Présentation

Le recours à des récompenses symboliques dont la valeur est purement honorifique a fait l'objet d'importants travaux de socio-histoire au cours des dernières années (Dumons, Pollet, 2009 ; Ihl, 2007), portant sur la mise en place au cours du XIXe siècle et le développement au cours du siècle suivant d'une forme de « gouvernement par les honneurs », pour reprendre l'expression forgée par Olivier Ihl. Dans Le Mérite et la République, celui-ci a montré que la Légion d'honneur s'était imposée, à partir du Consulat, comme une technique de gouvernement au sens foucaldien de ce terme. Les régimes républicains du XIXe siècle ont fait de ces distinctions honorifiques des instruments de « conduite des conduites » (Foucault, 1994), dont l'attribution permettait d'honorer le citoyen modèle et de casser la hiérarchie des ordres de l'Ancien régime. Après s'être arrogé le monopole de l'octroi des honneurs, l'Etat en a progressivement étendu l'usage, en créant plusieurs dizaines de médailles et décorations civiles et militaires.

Ces instruments instituant une compétition pour l'accès à la reconnaissance publique s'adressaient à des individus et non à des collectivités. C'est sous cet angle qu'ils ont été jusqu'à présent étudiés, les travaux sur le « gouvernement par les honneurs » se concentrant sur les décorations républicaines individuelles et laissant de côté les prix, titres et autres labels décernés à des villes par l'Etat, l'Union européenne et diverses organisations internationales, qui ne viennent plus honorer des mérites individuels mais récompenser et ériger en modèle des entités territoriales et les projets portés collectivement par leurs acteurs.

Amorcé par l'Union Européenne, le recours à de tels instruments s'est rapidement étendu et diffusé vers les Etats nationaux au cours des dernières années. Le développement durable constitue un des domaines privilégiés de l'essor de cette instrumentation de gouvernement à distance par laquelle l'Union Européenne et les Etats cherchent à orienter l'action d'acteurs infra-nationaux autonomes (Epstein, 2005 ; Béal, 2011). L'appétence des villes pour ces distinctions purement honorifiques peut en partie s'expliquer par le fait que les prix et labels sont considérés comme des signaux adressés aux acteurs du marché. En les décernant, l'Union Européenne et les Etats viennent distinguer des projets et certifier des « bonnes pratiques » locales, en même temps qu'il donne de la visibilité et de la crédibilité à des opérations d'urbanisme ou des projets de développement auprès des investisseurs. On peut d'ailleurs relever le paradoxe : moins le développement des territoires infra-nationaux est perçu comme dépendant de ressources publiques supra-locales, plus les honneurs décernés par l'Union Européenne et l'Etat sont recherchés par les acteurs de la gouvernance urbaine dans une perspective de valorisation sur le marché (Morel-Journel, Pinson, 2011)

Les travaux de sciences sociales sur ces récompenses honorifiques demeurent à ce jour limités. Le séminaire « Nantes, Capitale verte de l'Europe : l'usage des prix, labels, titres et honneurs dans la gouvernance urbaine » vise donc à éclairer un point aveugle de la recherche sur le gouvernement multi-niveaux et la gouvernance urbaine, en considérant ces récompenses honorifiques sous trois angles complémentaires :

vertical, en interrogeant leur usage et leurs effets dans les relations entre l'Union européenne et les Etats d'une part, les villes d'autre part ; horizontal, en interrogeant les mobilisations locales qui s'opèrent autour de ces prix (en vue de les obtenir et une fois obtenus), l'usage qui en est fait par les acteurs publics et privés de la gouvernance urbaine, ainsi que les effets de ces instruments sur les systèmes d'acteurs locaux et le contenu substantiel des politiques qu'ils mènent ;  transversal, en considérant la circulation inter-institutionnelle de ces instruments à l'échelle européenne ainsi les transferts qu'ils organisent entre villes.

Programme des trois prochaines séances :

  • Le gouvernement par les honneurs : approche historique et cadrage théorique (jeudi 7 mars 14h)
    -  Olivier Ihl (Sciences Po Grenoble)
    -  Renaud Epstein (Université de Nantes)
  • Labellisation et modélisation dans les politiques de développement urbain durable (jeudi 4 avril 14h)
    -  Charlotte Halpern (Sciences Po)
    -  Vincent Béal (Université de Strasbourg)
  • Usages et effets du titre de Capitale européenne de la culture : Lille - Marseille (mardi 18 juin 14h)
    -  Rémi Lefebvre (Université Lille 2)
    -  Nicolas Maisetti (Sciences Po Aix)